Florus

On trouvera ici le texte qu'Elie Deydier consacra autrefois à saint Flour. Ce personnage n'était pas, comme on le croyait vers l'an mil, l'un des soixante-douze premiers disciples du Christ. En réalité, Flour (Florus) fut un évêque du IVe/Ve siècle...
 

Elie Deydier, Histoire de la cité de Saint-Flour
des origines à la fin du Moyen-Age

Tome I - Les Origines : Sanctus Florus

PRÉFACE

Monsieur Elie Deydier, président honoraire de tribunal de Grande Instance, appartient à cette lignée de magistrats érudits auxquels la Haute Auvergne est redevable, pour une large part, de sa bibliothèque historique. Tandis qu'une vie studieuse les asseyait dans leur charge avec honneur, ils se plaisaient à meubler leurs loisirs par un commerce étroit avec les générations disparues. Ils se trouvaient préparés mieux que quiconque à interpréter des chartes obscures, et leurs regards incisifs de juges les aidaient à discerner autour des faits les mobiles des hommes et le jeu des circonstances.

Nous leur devons beaucoup, comme nous devons beaucoup à Monsieur Elie Deydier. Il ne s'est pas satisfait de recherches érudites dans le silence des portes closes. Il vécut avec son siècle. Il fut de ces pionniers qui, au milieu d'une indifférence et d'un immobilisme général, comprirent, il y a cinquante ans, que les perspectives d'une douce vallée, la silhouette orgueilleuse d'un puy, un monument, une statue, un toit de chaume au flanc d'une pente, constituent les richesses significatives d'un pays et qu'elles doivent à ce titre être dénombrées, mises en valeur, rendues accessibles à tous ceux qui sont dignes de les aimer. Et si ces propos sont aujourd'hui agréés de tous, c'est qu'il se trouva naguère des maîtres pour les tenir à forte voix. Il semble aujourd'hui naturel que chaque ville et chaque région soit munie d'un Syndicat d'initiative : c'est qu'une idée, lancée en plein vent, s'est fixée, s'est développée, s'est épanouie. Avant même que le « tourisme » ne fût né, quand des trains haletants étaient seuls à conduire les curieux de découvertes à travers nos provinces, le Président fondateur de l'Union des Syndicats d'Initiative du Cantal se tenait sur le seuil de la Haute Auvergne pour les accueillir. Aujourd'hui, en cette époque bourdonnante de circulation routière, par une belle nuit d'août, une foule innombrable admire un spectacle qui a pour grandiose toile de fond le Rocher piqué de feux et touché de lueurs mouvantes. M. Elie Deydier n'est pas absent de cet audacieux succès. Toujours semblable à lui-même jusqu'à l'âge des cheveux blancs, Monsieur Deydier se laisse porter, dans un esprit de discrétion et de courtoisie distinguée, par la même ardeur, le même réalisme, le même dévouement au bien public.

La cité de Saint-Flour a joué un rôle si important au cours des siècles, que de nombreux historiens, Marcellin Boudet plus que tout autre, se sont penchés sur ses incomparables archives. Toutefois il n'existait, semble-t-il, aucun ouvrage de synthèse propre à renseigner les curieux, à révéler aux Sanflorains l'histoire de leur cité. Une fresque demeurait à brosser, où se succéderaient dans le désordre de la vie, les silhouettes monacales de Cluny, les reîtres anglais, les seigneurs évêques, les consuls indomptables, les rois de France. Des épopées chrétiennes, politiques ou guerrières se sont jouées sous les murs de Saint-Flour, « clé du royaume devers la Guyenne ».

Cette œuvre considérable, à laquelle l'auteur était préparé de longue date, ne pouvait que le tenter. Son propos est de développer l'histoire du Moyen Âge en quatre parties : - Autour du père de la cité d'abord, il nous expose les débuts héroïques d'une communauté sur le mont solitaire. - Avec Odilon de Mercœur, c'est l'exubérante poussée de la période romane. -D'une troisième période qu'elle caractérise, nous demeure la cathédrale actuelle, cœur de l'Évêché nouvellement fondé. - La dernière partie enfin narre entre autres les hauts faits d'une guerre soutenue avec fidélité au service du roi de France.

Dans le premier ouvrage que nous feuilletons aujourd'hui, l'auteur se révèle à nous. Il cerne les problèmes, les décante, les résout avec probité, en palliant les obscurités des documents par des hypothèses prudentes. En permanence apparaît le souci de replacer les faits locaux dans la trame des grands événements, et de rechercher les causés. L'effort de clarté est soutenu par l'agrément du style. L'érudition se fait oublier. L'historien devient tour à tour annaliste ou philosophe. L'ouvrage se lit comme un roman : c'est l'œuvre d'un « honnête homme » qui domine son sujet.

De sa grandeur passée Saint-Flour conserve le siège épiscopal, qui lui avait valu le titre prestigieux de « cité ». A l'aplomb du rocher cerné de murailles, la cathédrale signe le point que choisit Florus pour vivre et mourir en apôtre. Où donc un lieu plus chargé d'évocations et de souvenirs ? Où donc un lieu où se conjoignent plus vigoureusement les architectures de l'homme et celles de la Nature ? On ne s'étonnera pas que les Sanflorains nourrissent pour leur cité un attachement fidèle, fervent, jaloux. L'ouvrage du Président Deydier est le leur : les sentiments collectifs, quand ils sont vigoureux, suscitent la voix qui les exprime.

Abel BEAUFRERE.

1 - L'ARVERNIE AVANT ET SOUS LA DOMINATION ROMAINE  [^^]

« Nos ancêtres étaient les Gaulois. »

Telle était depuis des années la première phrase des manuels d'histoire de France... ce qui ne manquait pas de faire sourire quand ils se trouvaient entre les mains de petits enfants de nos ex-colonies !

Et pourtant tout le monde s'accorde maintenant pour reconnaître qu'ils n'étaient pas les premiers. Avant eux, d'autres étaient installés sur les plateaux ou dans les vallées de nos provinces du Centre, tels ceux dont les ossements ont été retrouvés chez nous, à deux pas de la gare de Saint-Flour, dans les tombelles du plateau de Mons.

« A la période néolithique et à celle du bronze avait sans doute correspondu l'invasion de la région par les Ibères et les Ligures » (A. Bossuat), et par la suite les Celtes, venus de l'Europe du sud, se seraient peu à peu infiltrés dans la partie est, puis dans la partie centrale du pays au premier âge du fer, dite époque de Hallstatt (700 ans environ avant l'ère chrétienne).

A ces Celtes fut donné le nom de Gaulois (Gail en langue celtique signifie : roux) à cause de la couleur de leur chevelure. Leur poussée, grâce aux épées de fer dont ils étaient armés, était irrésistible. Dans les plaines les populations submergées et absorbées par les vagues successives des envahisseurs n'avaient pas tardé à se confondre avec eux ; celles des montagnes, par contre, dispersées et réfugiées dans des repaires inviolables, au fond de vallées encaissées entre de hautes montagnes, résistèrent plus longtemps à cette absorption.

La tribu celtique installée au cœur du pays a joué pendant plusieurs siècles un rôle de premier plan : c'était celle des Arvernes (ar-verna se traduit par : haute contrée). Implantée dans une région moitié plaine moitié montagne, elle ne paraissait pas devoir y trouver les conditions aptes à malaxer les masses et en faire, au triple point de vue géographique, technique et politique, un groupement homogène.

Et cependant il en fut ainsi : entre la partie Basse et la partie Haute de « l'Alvergne » persista dans la suite des siècles une unité sans fêlure. De cet étonnant fait historique René Rigodon a donné une très judicieuse explication :

« Les Arvernes comprirent les puissantes raisons d'ordre géographique qui rendaient inséparables les hautes terres et les dépressions fertiles dont la fécondité dépendait pour une large part de la nature volcanique des reliefs voisins : Ils étendirent à la fois leur domination sur les montagnes au climat rude et au sol pauvre qui pouvait convenir à l'élevage et sur la plaine au climat plus doux, à vocation agricole. » (1)

Ainsi ce sont les impératifs de la vie économique qui ont soudé ensemble ces deux parties si dissemblables du sol arverne : d'une part le Haut-Pays qui sera, du nom même de sa chaîne de montagnes, le Cantal, après avoir été la Haute-Auvergne ; d'autre part la Basse-Auvergne, la Plaine, avec sa plantureuse Limagne, qui tirera son nom du sommet la dominant, le Puy-de-Dôme.

Les Arvernes, d'après le géographe grec Strabon « étaient arrivés à imposer leur autorité à la Gaule entière depuis le mont " Pyréné " jusqu'à Orléans et au Rhin »; cependant, privés de moyens matériels et marchant en tête de tribus divisées, ils ne purent opposer aux légions romaines une défense efficace.

Et pourtant que de faits d'armes, de luttes héroïques à leur actif !

Après Gergovie, jour où suivant Henri Pourrat, « l'Auvergne devenait ce qu'elle était : le cœur des Gaules », il y eut Alésia, ce jour à la fois sombre et glorieux où leur chef Vercingétorix apporta au vainqueur dans un geste de royale grandeur la soumission de son peuple en lui offrant sa vie. Si les Romains demeurèrent insensibles à la noblesse du sacrifice ils eurent cependant assez de sens politique pour se faire des alliés de ces hommes exceptionnels. Ils donnèrent aux Arvernes le titre de « Cité Libre, Arverni liberi », et les dotèrent d'une constitution politique copiée sur celle de Rome. Les Arvernes eux, avec cette souplesse d'esprit qui leur avait permis, même avec des moyens très inférieurs, de tenir en échec la science stratégique de César, conscients de cette réalité que la puissance romaine puisait sa source dans la force organisée, avaient joué franc jeu en acceptant cette paix romaine, « la Pax Romana » qui leur était offerte.

« Colonisée, assimilée par le vainqueur, a écrit notre regretté ami le Docteur Georges Cany, l'Auvergne était devenue aussi loyalement romaine qu'elle était auparavant demeurée franchement gauloise. »

Et André Imberdis (2) de compléter cette pensée :

« Sollicités par leur tact et leur finesse naturels, parleur vive activité d'esprit, les Arvernes comprenaient qu'ils avaient tout à gagner en s'affiliant à la puissante unité romaine; en suivant son esprit administratif et centraliseur, dont ils admiraient la culture; en se pliant à sa discipline et à son ordre; en compensant par l'exercice de leurs facultés morales et intellectuelles ce qu'ils avaient perdu du côté de la liberté. »

Cette fusion d'un peuple hautement civilisé et d'un autre demeuré à demi-barbare ne manquera pas de porter ses fruits dans tous les domaines de l'activité sociale: construction, travaux publics, lettres, arts, commerce, industrie, agriculture.

Sur les plans intellectuel, spirituel, et moral même, les progrès furent rapidement considérables; de bonne heure notamment le latin avait remplacé le celtique.

Aussi dès le IIIe siècle le Christianisme commencera par infiltrations successives, à gagner la Gaule païenne. Il y trouvera une structure intellectuelle et sociale déjà en place au point que l'historien Fustel de Coulanges a pu faire remarquer « que la doctrine et l'étique chrétiennes se couleront tout naturellement dans le moule de la civilisation romaine. »

Quand, au Ve siècle, s'effondra l'empire romain, l'ancienne capitale Gergovie avait depuis longtemps été remplacée par Augusto nemetum (Temple d'Auguste) « dont les villas luxueuses se répandaient dans la plaine environnante au pied de la butte où se dressaient les monuments publics » (A. Bossuat), cette butte qui, plus tard prendra le nom de Clarus Mons (Clair-Mont).

A peu de distance au pied de la montagne s'élevaient, au griffon même des sources, les somptueuses constructions des Thermes de Royat; un long aqueduc amenait à la ville les eaux vives et abondantes de la vallée de Fontanas; des routes pavées, bordées çà et là de riches monuments funéraires et d'élégantes statues, avaient remplacé les étroits, incommodes et tortueux chemins gaulois.

Toute la contrée d'alentour, organisée, surveillée, aidée par une administration qui avait fait ses preuves dans toute l'Europe, bénéficiait de cet apport étranger. Tous les historiens sont d'accord sur ce point. Ils le sont aussi pour reconnaître que, par contre, les grands massifs montagneux, défendus par l'éloignement, les difficultés de pénétration, la rigueur du climat, et peut-être aussi par l'instinctive méfiance des habitants, n'avaient que peu profité de cette marche vers le progrès, vers une nouvelle civilisation.

Peut-être y aurait-il lieu de faire une exception pour certaines vallées fertiles ou plateaux enrichis par les scories des volcans, telle la Planèze qui, depuis des époques lointaines, a été considérée comme « le grenier » de ce Haut Pays d'Auvergne. Les Romains ne pouvaient laisser pareille richesse sans l'exploiter; la toponymie nous en donne la preuve. Nombreuses sont en effet dans toute la région les agglomérations qui portent en elles la marque romaine, laquelle ressort de la désinence « ac » qui, on le sait, signifie « lieu habité par », suivant le nom du propriétaire ou de l'occupant. Ainsi, par exemple : Roffiac, Talaizac, Paulhac, Volzac, Magnac, Auliac, Séverac, etc. sont des lieux qui ont appartenu ou ont été occupés par Ruffius, Talaisus, Paulus, Volusius, Magnus, Aulus, Severus, etc. sans oublier le petit hameau d'où est sorti notre ville : Indiciaca funda, domaine d'Indicius.

En tout cas il apparaît bien, au vu des plus anciens textes, que la capitale de cette « Planetia » des Romains était une localité portant le nom celtique de Valaïole, que l'on retrouve notamment dans un acte de 952, et qui signifie: clairière, jardin entre les bois, où poussent les pommiers. Ne nous étonnons pas trop car le pommier dans sa forme primitive et sauvage, était déjà aux époques les plus lointaines reconnu comme arbre indigène !

Ce nom de Valoïole se retrouve dans les textes posté rieurs, transformé en « Avologile ». Une importante localité succédera à la ville celtique; détruite probablement pendant les guerres seigneuriales qui ont ensanglanté la Planèze autour de l'an mille, elle le sera de nouveau pendant la guerre de Cent Ans; et ensuite, avec une église reconstruite, elle deviendra Valuéjols. Elle cessera d'être la capitale de la Planèze à l'avènement des Capétiens.

Peut-être, l'implantation romaine sur notre sol étant certaine, s'étonnera-t-on de ne rencontrer dans nos campagnes que de très rares vestiges de cette civilisation ?

A part quelques tronçons de routes pavées, à peine visibles sous l'humus accumulé des forêts, quelques monnaies romaines lancées en offrande dans les sources divinisées, telle celle de Coren, ou enfouies à l'approche de l'ennemi dans les profondeurs du sol, rien de cette époque n'a semble-t-il, résisté au temps, aux intempéries, mais surtout aux invasions, aux guerres, à la main destructrice de l'homme de toutes les époques.

Combien à ce point de vue la Basse-Auvergne a été privilégiée !

On ne retrouve chez nous rien qui soit comparable à ce que l'on admire en Auvergne-Basse : le mur des Sarrasins à Clermont, le temple de Mercure Dumios au sommet du Puy-de-Dôme, et surtout les célèbres poteries de Leroux, trésor incomparable, dont l'empereur Napoléon III, s'il eut le mérite d'en constituer une remarquable collection, eut par contre le tort de déposséder l'Auvergne en l'incorporant au Trésor national dans le musée de Saint-Germain-en-Laye.

2 - LE CHRISTIANISME EN AUVERGNE  [^^]

Des traditions, respectables sans doute, mais échappant aux rigueurs nécessaires de la critique historique et viciées à la base par les imperfections de la transmission purement verbale, ont accumulé sur cette question les erreurs et les contradictions. Aucun texte authentique et probant, à quelques rares exceptions près, n'a permis aux historiens de percer l'obscurité qui entoure l'apparition et le développement du christianisme pendant ses deux premiers siècles.

Il faut réaliser en effet que la religion chrétienne nouvellement répandue dans le monde par les apôtres et les disciples, dut, en raison des persécutions, demeurer dans la clandestinité, d'où l'impossibilité de fonder et d'entretenir au grand jour des communautés durables. D'autre part combien étaient peu nombreux les missionnaires chargés de prêcher la nouvelle doctrine dans toutes les directions et à tous les peuples du monde alors connu ! Si très tôt, Rome a pu mettre à la disposition des chrétiens l'admirable réseau de routes tracé par les empereurs romains et leur permettre de s'implanter ainsi dans les grandes villes, telle chez nous Lugdunum (Lyon), les difficultés d'accès ne laisseront pénétrer que peu à peu dans les campagnes, et en petit nombre, les missionnaires venus de l'Italie, des les grecques, de l'Orient.

Aussi les Gallo-Romains continuèrent-ils longtemps après le début de l'ère chrétienne à adorer les divinités des eaux et des sources, religion héritée des Celtes, de même que les déesses mères dont le nom sous la forme « Martres » se retrouve dans bon nombre de localités auvergnates. (A. Bossuat). Et ce ne sera que bien plus tard que le nom des travailleurs qui cultivent la terre, « pagani », paysans, cessera d'être synonyme de non-croyants (païens).

En tout cas il est un point sur lequel tous les historiens sont d'accord : ce serait à Lyon (Lugdunum, ville du Dieu gaulois Lug), occupée par les Romains depuis l'an 43 avant J.-C., cité importante, facilement accessible par sa situation géographique, au point de jonction de toutes les voies romaines, que s'implanta solidement la première Église avec saint Pothin, martyrisé en l'an 177.

De la Gaule latinisée et civilisée Lugdunum était le principal centre religieux, administratif et politique. Cette primauté a du reste survécu sur le plan religieux puisque l'archevêque de Lyon porte encore le titre de « Primat des Gaules ».

On admet aussi actuellement qu'à la fin du IIIe siècle, saint Martial, apôtre du Limousin, venant de la région Lyonnaise, a traversé l'Auvergne dans sa partie Nord. Il s'agit là d'une simple tradition de laquelle il résulterait néanmoins que le Limousin a été évangélisé avant l'Auvergne Les seuls textes, en tout cas, les premiers connus, sont ceux laissés par Grégoire de Tours dans son Histoire des Francs.

Grégoire, né dans la capitale de notre province, neveu de saint Gall, évêque d'Auvergne (487-551), s'était rendu en pèlerinage à Tours pour prier sur le tombeau de saint Martin et solliciter la grâce de recouvrer une santé alors bien compromise, quand, à son corps défendant, il fut élu évêque « et y représenta, suivant Gabriel Monod, (Études sur les sources de l'histoire mérovingienne) un type admirable d'évêque du Vle siècle ».

Ce qui frappe avant tout dans les Mémoires de Grégoire de Tours c'est que, né sur notre sol, y ayant passé son enfance et toute sa jeunesse, y ayant aussi exercé un ministère sacerdotal, il retrace des événements remontant à deux cents ans à peine. Nul autre n'était mieux placé que lui pour écrire cette histoire de l'introduction du christianisme en Gaule; aussi devons-nous conclure avec René Rigodon (3) que « sans son histoire des Francs et ses écrits hagiographiques notre Ignorance du VIe siècle serait grande. »

En puisant donc dans le célèbre ouvrage de Grégoire de Tours on peut résumer comme suit les diverses étapes de l'introduction du christianisme en Arvernie :

Vers les années 250-260 c'est-à-dire au milieu du IIIe siècle furent envoyés de Rome pour évangéliser la Gaule sept évêques parmi lesquels Stremonius (saint Austremoine) qui, spécialement désigné pour la région du Centre, fit de la capitale du pays, alors Arvernum, le siège central de sa mission; de là partiront les prêtres et les diacres qui l'accompagnaient.

Parmi eux, deux méritent de retenir particulièrement notre attention : un portait le nom de Marius (saint Mary) qui, le premier, venant de la région de Brioude, évangélisera les populations riveraines de l'Alagnon.

Dans l'intéressante et documentée monographie que vient de publier de lui M. l'abbé Y. Merle (4) nous relevons cette indication dont l'exactitude ne peut être mise en doute :

« Il est communément admis de nos jours que les Arvernes furent évangélisés au milieu du IIIe siècle par saint Austremoine, premier évêque d'Auvergne dont saint Mary était le subordonné et l'envoyé. »

Peu après, Mametus (saint Mamet), qui lui aussi était un diacre de la suite de saint Austremoine, remonta la vallée de l'Alagnon au delà de Murat; il paraît devoir occuper la seconde place en Haut-Pays d'Auvergne pour « cet ensemencement de chrétiens » (Daniel Rops).

Mais Florus, direz-vous ? Quoi qu'on ait pu croire et enseigner jadis, conformément à une tradition qui retransmettait les mêmes erreurs, à des légendes et écrits divers, copiés les uns sur les autres, on ne peut admettre en toute bonne foi que Florus ait été l'un des 72 disciples du Christ (dans le sens strict du terme) et qu'il ait le premier prêché l'évangile dans le Haut-Pays d'Auvergne.

Nous venons de voir que cette place revient à saint Mary et à saint Mamet.

Tous les historiens qui ont étudié sa vie ont admis que, d'origine romaine ou gallo-romaine comme son nom l'indique, Florus (par contraction de Floridus, fleuri, beau, gracieux) n'a pris pied sur le Mont Indiciac qu'à la fin du IVe siècle, peut-être même au commencement du Ve.

Cette thèse au surplus n'est pas nouvelle. Elle a été présentée pour la première fois en 1855 - il y a plus d'un siècle - par de Résie dans son ouvrage Histoire de l'Église d'Auvergne où l'on lit à la page 214 :

« Ce fut du vivant de saint Venerant, septième évêque d'Auvergne que Florus, premier évêque de Lodève (nous verrons ultérieurement s'il a effectivement occupé ce siège) fut envoyé par Pétrocle, archevêque d'Arles, pour prendre possession de ce nouveau siège. Hilaire, archevêque de Narbonne dans la province duquel se trouvait Lodève, se plaignit de cette usurpation sur ses droits. (Extraits de Gallia Christiana). Florus arriva vers 420 dans les montagnes d'Auvergne. Silvanus fut institué alors évêque de Lodève par Hilaire son métropolitain ».

Quant à Marcellin Boudet, à l'opinion de qui il est toujours prudent de se référer, il publia sur cette question en 1897, dans les Mémoires de l'Académie des Sciences, Belles-Lettres, et Arts de Clermont-Ferrand, une substantielle étude dont voici la conclusion formulée avec la plus prudente réserve en raison de ce que cette thèse heurtait trop, à cette époque, ce qui avait été admis jusqu'alors :

« Donc, s'il me fallait absolument et dès maintenant conclure, ce serait pour dire qu'en l'état actuel de nos connaissances il est plus probable que Florus vivait au V siècle ».

Cette hypothèse, en tout cas, a le mérite de rejoindre sans faille la conception du rôle de Florus tel qu'il l'a envisagé. N'écrit-il pas ?: « Florus fut vraisemblablement un évêque dans le sens large du mot " episcopos ": un surveillant, un prêtre au-dessus des autres, un chef d'Église ou de missions, un évêque sans évêché, comme il y en eut dans les premiers siècles, ambulant, portant la parole de Dieu là où le besoin était le plus pressant. »

* * *

De ces confrontations d'opinions et de textes la figure de Florus ne sort pas diminuée mais au contraire grandie, s'élevant jusqu'à faire de lui un grand conquérant pacifique.

Une objection a pourtant était faite ; elle a sa place ici :

« Pourquoi, dira-t-on, puisqu'il n'a pas été un des 72 disciples du Christ, relève-t-on, toujours dans les chartes et les divers écrits qui nous sont parvenus, à la suite de son nom les qualificatifs : "Unus ex discipulis Domini" et même "Unus ex discipulis qui fuit ad cœnam cum Domino"...? »

Voici l'explication satisfaisante qu'en donne Marcellin Boudet :

« La locution "discipulus Domini" est employée si fréquemment (souvent sur la seule initiative des copistes) sous son sens imagé avec celle de : "vir Domini, servus Dei, miles Dei" et autres analogues dans les vies des Saints les plus authentiques et dans tous les siècles du Moyen-Age, qu'il faudrait singulièrement augmenter le nombre des 72 disciples réels si l'on devait y admettre tous ceux que les hagiographes ont décorés de ces qualifications honorifiques, synonymes tout bonnement de saint homme suivant les enseignements de Dieu. »

Si donc Florus n'a pas été, au sens littéral du mot, l'un des disciples du Christ, il n'en demeure pas moins l'un des premiers et des grands saints de Haute-Auvergne.

3 - FLORUS DEVANT LA LÉGENDE  [^^]

Le nom d'un personnage dont la vie s'est écoulée pendant les premiers siècles de l'ère chrétienne est toujours entouré de « légendes ».

Il est de première importance de comprendre le sens de ce mot.

De nos jours il a pris celui de : récit où l'histoire est défigurée par l'imagination populaire ou la tradition.

Primitivement ce mot (legenda, choses à lire) visait exclusivement le récit de la vie d'un saint, d'un martyr qu'on lisait dans les monastères, particulièrement pendant les repas. Les auteurs des vies de saints n'avaient pas créé une couvre de pure imagination, mais avaient entendu faire œuvre d'historien et édifier leurs contemporains en leur révélant tous les éléments constitutifs d'une vie vraiment chrétienne.

Ainsi quand les Bollandistes, ces savants religieux de Bruxelles qui, depuis l'année 1643, à la suite de leur fondateur Jean de Bolland, ont travaillé de siècle en siècle à un immense recueil de la Vie des Saints, ont publié leur ouvrage, ils lui ont donné le titre de Légendes chrétiennes avec l'évidente intention de se comporter en historiens.

Marcellin Boudet lui-même quand, en 1897, il a présenté à l'Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Clermont-Ferrand sa remarquable étude sur Florus, s'est conformé à l'antique usage, la publiant ensuite sous le titre La Légende de Saint Florus, additions aux nouveaux Bollandistes. Dans sa pensée, c'est à la vie d'un saint véritable qu'elle est consacrée avec comme but, comme il l'a lui-même souligné, de « faire une œuvre de respect et de sélection ».

Au moment où Marcellin Boudet a fait paraître cette biographie de Florus, c'est-à-dire à la fin du siècle dernier on ne savait que bien peu de choses sur le compte de ce personnage qui, depuis huit siècles, avait donné son nom à notre ville...

Les premiers ouvrages le concernant, mis à part quelques chartes, sont du milieu du XVlle siècle.

I.- En 1635 : L'Histoire parénétique de trois Saints protecteurs de la Haute-Auvergne : saint Flour, saint Marius (saint Mary), saint Géraud, par Géraud Vigier (Père Dominique de Jésus, supérieur des Carmes de Clermont).

II.- En 1652 : Vie des Saints et Saintes d'Auvergne, par Dom Branche, prieur de Pébrac (monastère près de Langeac, alors du diocèse de Saint-Flour).

Ces deux auteurs dont la science historique était très poussée pour leur temps, se sont principalement appuyés sur des documents antérieurs dont le plus important est la Vetustissima Legenda, attribuée à Jean de Plantavit qui aurait été évêque de Lodève. Son qualificatif de vetustissima, (la plus vieille légende) donne à penser qu'elle pourrait être antérieure à celle de Bernard Gui dont nous parlerons ultérieurement, mais disons, avec Marcellin Boudet, que cette antériorité « ne repose sur aucune certitude historique, elle n'est tout au plus qu'une probabilité. »

A remarquer que certains détails de la vie de soir Florus qui y sont relatés se retrouvent dans les textes liturgiques les plus anciens de l'Église d'Auvergne.

Voici, résumée, cette Vetustissima Legenda Sancti Flori :

« Saint Flour, l'un des soixante douze disciples du Christ, originaire de l'Orient, reçut de Pierre, chef du Collège apostolique, l'ordre et la mission de prêcher l'Évangile dans la province Narbonnaise.

« Il accomplit sa tâche avec courage, renversa le idoles et apporta à tous la bonne nouvelle de la foi. Il fut plébiscité par l'ensemble de la population et devint le premier pasteur et évêque des âmes.

« L'Esprit-Saint qui l'inspirait lui donne l'ordre de partir pour Bolisma avec certains de ses disciples. Arrivé sur la hauteur de cette contrée ils étaient tous mourant de soif. Du bâton qu'il tenait à la main, saint Flour tel un autre Moïse, frappa cette terre aride et desséchée (aridam et inaquosam) d'où jaillit une abondante source qui n'a cessé de couler et d'alimenter de nombreuses populations. Enfin il atteignit Indiciac chez les Arvernes et là il fonda la ville qui par la suite porta le nom de Floropolis (5) ».

Un autre ancien texte dont l'auteur est inconnu mérite également d'être cité :

« Originaire d'Arabie et l'un des soixante douze disciples du Christ, Florus reçut le baptême des mains mêmes du Sauveur sur les bords du Jourdain et le Saint-Esprit à Jérusalem le jour de Pentecôte avec les apôtres.

« Il suivit saint Pierre à Rome et sur son ordre partit pour la Gaule Narbonnaise à Lodève où il convertit les païens et les druides. Créé évêque de Lodève par acclamation du peuple il revint ensuite à Rome. De là saint Clément l'envoya dans le Haut-Pays d'Auvergne dont il convertit les habitants et après une vie longue et pénible i! comprit que sa fin approchait et se retira dans une grotte. Son âme s'envola vers le ciel aussi chargée de mérites et de vertus que son corps avait été accablé de travaux et d'années. »

Enfin parmi les textes anciens retenus par les Bollandistes se remarque la légende de Moissac (Lectiones legendarii moissiocensis) (6) laquelle ne présente rien de nouveau ou d'original.

Elle a été rédigée au XlVe siècle; elle apparaît comme postérieure au texte de Bernard Gui auquel elle a visiblement fait des emprunts.

Si nous avons cité tous ces textes anciens, c'est moins pour en faire ressortir les différences, au surplus sans intérêt, que pour souligner (en dehors de leurs erreurs communes relevées par les historiens modernes sur l'origine de Florus et l'époque à laquelle il a vécu) la totale concordance qui existe entre eux sur les points suivants :

1) Il est parti de Lodève où il dirigeait une communauté chrétienne.

2) Il s'est rendu directement en Arvernie, au mont Indiciac.

3) Fixé en ce lieu il y a fondé une église, il y a vécu de nombreuses années. Il y est mort et y a été inhumé.

Cet accord unanime sur ces trois points essentiel est à retenir.

Un autre point commun à toutes ces « légendes » est qu'elles ont fait de Florus le premier évêque (episcopus) de Lodève.

Cette question qui, en ce qui nous concerne, apparaît comme secondaire, a suscité le plus vif intérêt chez les historiens du siècle dernier, spécialistes de l'histoire religieuse. Ne serait-ce que pour rappeler cette controverse il est bon d'en dire un mot !

Deux thèses se sont affrontées : pour les Bénédictins de Saint-Maur, Florus a bien été le premier évêque de Lodève, et c'est à juste titre qu'il est honoré comme tel dans cet ancien diocèse. Par contre la thèse adverse a rallié l'opinion de l'Abbé Duchesne, professeur d'histoire religieuse à l'Institut catholique de Paris (le même qui sera par la suite Monseigneur Duchesne, directeur de l'Institut français de Rome et membre de l'Académie Française) qui penchait pour la négative.

C'est aussi, sous une forme prudente et nuancée, l'avis de Marcellin Boudet dont l'opinion se fonde sur des documents d'archives : « S'il fallait, a-t-il écrit, s'en tenir à l'histoire positive, le plus ancien évêque de Lodève, prouvé par les documents contemporains, c'est Maternes qui assista au concile d'Agde en 506. »

C'est à un autre concile qu'il nous faut demander sur la même question un complément d'information. Il s'est tenu à Arles en 450, ou 451 et réunit treize évêques de Narbonnaise et de Provence parmi lesquels il en était un du nom de Florus. La notice authentique de ce concile qui concernait l'abbaye de Lérins et dans les archives de laquelle il se trouve, a en face du nom de chaque évêque y participant, soigneusement indiqué le siège dont il était pourvu à une exception près : Florus episcopus n'est suivi d'aucune mention semblable à celle ajoutée au nom des autres membres conciliaires.

Cette constatation est à rapprocher de l'indication fournie par de Résie et d'après laquelle Florus aurait été désigné comme évêque de Lodève, mais qu'un conflit de compétence s'étant élevé entre les archevêques d'Arles et de Narbonne, sur leurs pouvoirs réciproques, son installation aurait été différée...

Ce serait pendant ce temps que Florus aurait décidé son départ pour l'Arvernie.

Ainsi toutes les thèses pourraient se rejoindre et se concilier.

Serait-il téméraire de supposer que la perspective d'aller au loin planter la croix du Christ répondait à la fois à son désir de ne pas prolonger un différend dont sa modestie le poussait à ne pas demeurer l'enjeu, mais surtout à ses aspirations personnelles qui l'orientaient vers l'action missionnaire ?

Cette hypothèse, qui n'a rien d'une certitude, ne serait en tout cas, en contradiction qu'avec les « légendes » et les vieux textes évoqués et inclinerait au contraire vers l'opinion des historiens anciens et modernes tels : Guillaume de Catel (7), Baillet (8), et dans les temps modernes l'auteur d'une note de 1876 sur les premiers évêques de Lodève (9).

4 - FLORUS DEVANT L'HISTOIRE  [^^]

Les Bollandistes, ces savants religieux de Bruxelles dont nous avons précédemment parlé, sont les premiers historiens des temps modernes qui aient abordé, abandonnant l'empirisme pour la méthode, l'étude de la Vie de saint Flour, laquelle a paru dans le soixante-troisième volume des Acta Sanctorum à la fin du siècle dernier.

Cette étude n'est rien d'autre qu'un amalgame de tout ce qui avait été publié précédemment, c'est-à-dire :

1. - la Vetustissima Legenda de Jean de Pantavit,

2. - les écrits de Don Branche et du Père Dominique de Jésus;

3. - enfin le Speculum Sanctorale de Bernard Gui.

Quand a paru ce soixante-troisième volume des Acta Sanctorum, Marcellin Boudet, nommé depuis peu de temps Président du Tribunal de Saint-Flour, avait abordé cette même étude à l'aide des archives de notre ville et, avec cette grande loyauté fort admirée de ceux qui comme nous ont eu le rare privilège de l'approcher dans les derniers jours de sa vie, il prit nettement position contre les Bollandistes.

Leur ouvrage contenait cette affirmation qui avait particulièrement provoqué chez le Président Boudet une sainte colère, que « l'on n'avait aucun document certain plus ancien que le XIVe siècle ou antérieur au temps de Bernard Gui qui inséra la biographie de saint Flour dans la quatrième partie de son Miroir Sanctoral. »

Et cette opinion des Bollandistes, si contraire à la vérité, l'Abbé Duchesne n'avait pas hésité à la faire sienne dans son cours d'histoire religieuse à l'institut catholique de Paris...

Marcellin Boudet, d'une plume vengeresse publia dans les Annales du Midi (1895, Vll p. 254) un article intitulé: « La Légende de saint Flour d'après les textes les plus anciens - Additions aux nouveaux Bollandistes. » Sa thèse exposée dans une étude puissante minutieusement documentée, se terminait par la phrase suivante (c'était un duel avec épées mouchetées) : « Les Bollandistes de Bruxelles reconnaîtront certainement un jour leur erreur avec la bonne foi qui s'est toujours associée à leur grand savoir. »

Et effectivement le père de Schmet qui était l'auteur de la notice reconnaissait loyalement que les documents invoqués par Marcellin Boudet établissaient que Florus était un saint authentique dont le nom a figuré dans les bulles des Papes depuis le Xe siècle jusqu'au commencement du Xlle.

En reprenant à la base tout l'ensemble de la question on arrive à cette conclusion qu'avant Marcellin Boudet (1895) ce que l'on savait de Florus ne reposait point sur des documents historiques certains mais sur une tradition qui pouvait répéter de siècle en siècle des vérités aussi bien que les mêmes erreurs.

En faisant état des archives de Saint-Flour et notamment du Recueil des Chartes du Prieuré (Cartulaire du Prieuré de Saint-Flour) cet éminent historien a tiré de l'ombre de précieux textes, entre autres les trois documents suivants :

1° - L'Epitome et l'Inventoria, ont pu être réunis postérieurement dans un même recueil, mais émanent d'auteurs différents. L'Epitome est une charte-notice de la fondation du prieuré de Saint-Flour.

2° - L'Inventoria, un recueil d'une cinquantaine de chartes tirées des archives du Monastère depuis le XlIe siècle jusqu'à la création du diocèse de Saint-Flour en 1317.

3° - Enfin le Cartulaire proprement dit qui, présenté par Marcellin Boudet, est constitué par l'ensemble de tous ces documents. Il a été publié en 1910 par les soin et aux frais de S.A.S. le prince Albert Ier de Monaco avec une préface de A. Bruel, des Archives Nationales.

De cette abondante documentation et face aux Bollandistes toute une série de faits certains se dégage :

Pas de document antérieur au XIVe siècle, avaient dit les Bollandistes...

Voici la réponse de Marcellin Boudet :

Huit papes dont les noms suivent ont fulminé des bulles dans lesquelles paraît le nom de Florus :
Grégoire V (996-999), prédécesseur de notre grand Gerbert, Silvestre II,
un pape dont le nom n'a pu être déchiffré mais qui peut être Benoît VlIl (1012-1031),
Victor II (1055),
Étienne X ( 1058),
Grégoire VII (1075),
Urbain II (1095),
Pascal II ( 1109),
Calixte II (1121).

De cette sèche énumération deux noms sont à retenir :

Urbain II (1095) - C'est le pape de la première croisade, celui dont la statue se dresse sur l'ancienne place royale de Clermont-Ferrand face à la cathédrale. Après avoir suscité par des discours enflammés, prononcés sur le champ Herm (actuellement place Delille), l'enthousiasme des chevaliers, il a séjourné à Saint-Flour et y a consacré la première église romane incluse dans le Prieuré bénédictin de notre ville. En partie effondrée en l'an 1396, elle sera remplacée en entier par la cathédrale actuelle (1405-1466).

Un autre pape, Calixte II, est venu le 2 juin 1119 prier sur le tombeau de saint Flour et, détail à noter, ce même jour 2 juin 1119 (anniversaire de l'arrivée de Florus sur le plateau d'Indiciac), il fulminera une bulle confirmant les privilèges déjà accordés par le pape Urbain II à l'abbaye bénédictine d'Aurillac fondée par le Comte Géraud en 894, et plus spécialement le droit d'immédiateté au Pape, droit qui donnait une indépendance telle à l'abbé qu'il se considérait comme ayant une autorité supérieure à celle d'un évêque.

Ainsi la preuve a été apportée par Marcellin Boudet que Florus a bien été le premier à prêcher le christianisme sur le mont Indiciac, qu'il y est mort et que son tombeau est devenu un lieu de pèlerinage honoré de la visite de deux papes.

Les documents précédemment cités, complétés par d'autres tirés, soit des archives municipales, soit de celles de l'évêché, attestent la continuité de la présence du corps de saint Flour d'abord dans une petite cella ensuite dans la modeste église consacrée à saint Pierre, puis au Xle siècle dans l'église du prieuré de Saint-Flour, et au cours des siècles suivants enfin dans la cathédrale.

Auprès de son tombeau les foules viendront en pèlerinage non seulement de l'« Alvergne », mais même du Gévaudan et du Rouergue.

Pendant tout le Moyen-Age il demeurera le saint Patron, protecteur de la ville. Dans toutes les grandes circonstances, gaies ou tristes, il sera invoqué par toute la cité, et ses restes « le corps de Monseigneur saint Cloue », comme disent les registres consulaires, sera promené en procession à travers les rues.

Nous évoquerons le faste d'une cérémonie de ce genre quand, beaucoup plus tord, arrivant à la fin de la guerre de Cent Ans, nous aurons à faire le tableau de la grande fête de la Libération célébrée en juin 1394.

En conclusion l'on peut dire que Marcellin Boudet a réellement sorti de la « légende » le personnage de Florus pour le faire entrer dons l'histoire.

Mais nous pensons qu'il faut aller plus loin encore.

L'un de ces documents anciens qualifié de « légende » (le mot étant pris dons son sens primitif) qui relate l'arrivée de Florus au mont Indiciac constitue un document historique d'une incontestable valeur. En serrant de plus près le texte de Bernard Gui, son auteur, et en suivant pas à pas le chemin parcouru par la petite troupe, on constate que la géographie vient au secours de l'histoire, précise des détails qui contribuent à fortifier la véracité du récit. Nous verrons dans un des chapitres suivants le parti que l'on peut tirer de cette confrontation.

5 - LA VITA SANCTI FLORI OU VIE DE SAINT FLOUR PAR BERNARD GUI : L'AUTEUR  [^^]

Celui qui fut au XlVe siècle le véritable, le mieux documenté des historiens de saint Flour, se nommait Bernard Gui (Guido, dans le texte latin).

Une question préalable se pose pour juger de la valeur de son témoignage, c'est-à-dire de l'exactitude de sa documentation : a-t-il été, de par ses études antérieures, sa situation dans la société, son rôle dans le monde religieux de son temps, en mesure de faire œuvre d'historien ? A-t-il pu compléter par des notions acquises personnellement la connaissance de faits par lui recueillis dans des écrits antérieurs ou transmis par la tradition ?

Sur ce point on peut avoir tous apaisements, car de nombreux documents apportent sur sa vie et sur ses œuvres les renseignements les plus satisfaisants.

Il était né au village de Royère, paroisse de Roche d'Abeille (actuellement Haute-Vienne) en 1261 ou 1262 Entré jeune dans la vie religieuse il fit d'abord profession chez les dominicains de Limoges en 1280, puis devenu professeur, enseigna successivement la logique à Brive, la théologie à Albi, Carcassonne, Castres. Enfin en 1305 il revint à Limoges comme prieur de ce monastère dans lequel il avait prononcé ses vœux.

Nous sommes au début de ce XIVe siècle qui va voir de grands événements bouleverser le monde religieux et même ébranler les assises de la Papauté.

En 1304, le pape Benoît XI, chassé de Rome par les factieux et aussi les révoltés populaires, était venu mourir à Pérouse. Le concile lui avait donné comme successeur Bertrand de Got, archevêque de Bordeaux, qui sous le nom de Clément V allait devenir le second pape français, le premier ayant été notre grand Gerbert d'Aurillac (Silvestre II ).

L'accès de Rome lui demeurant à ce moment interdit, le nouveau pape alla fixer sa résidence, que tous considéraient comme provisoire, à Avignon, depuis trente ans terre pontificale.

Son successeur fut en 1316, Jean XXII (Jacques d'Euze ou Dueze), né à Cahors, cardinal-évêque de Porto (1312) après avoir été évêque d'Avignon (1310). C'est a ce pape, on le sait, qu'est due la création de l'évêché de Saint-Flour comme siège du nouveau diocèse. Saint-Flour était une ville qu'il connaissait bien et dans laquelle il avait dû même séjourner antérieurement si l'on en croit les indications relevées dans la charte (CLXXXIX) du Prieuré de notre ville. L'une des sœurs du Pape, en effet, Marie Dueze, avait épousé Pierre de la Vie dont la famille était propriétaire d'immeubles dans notre ville, au Faubourg du Pont. Il est d'autre part à relever que la création de la paroisse de Calvinet, lieu éloigné du chef-lieu de la paroisse de Cassaniouze eut lieu en 1330, sur l'ordre du Pape, à la demande de ce même Pierre de la Vie, baron de Calvinet (10).

Mais, détail aussi à souligner, les d'Euse, d'Euze ou Duèze, sont mentionnés sur les rôles de taille de la ville en 1345 comme propriétaires d'un hôtel en possession d'Isabelle d'Euse, fille et héritière de Pierre d'Euse.

Et Marcellin Boudet n'a pas manqué d'ajouter à sa trouvaille cette réflexion : « Il est assez curieux de rencontrer, réunis de la sorte, des membres de la famille de Jacques d'Euze, pape Jean XXII, et de son beau-frère Pierre de la Vie, dans cette ville qu'il va gratifier de la plus éminente faveur qu'elle ait jamais reçue. »

Ainsi donc le pape Jean XXII avait des raisons personnelles de s'intéresser à la ville de Saint-Flour et à son saint Patron.

A peine élu il manda auprès de lui le prieur de Limoges, Bernard Gui qu'il connaissait, dont il appréciait la culture et les mérites, pour lui confier diverses missions diplomatiques, et en 1325 il le faisait évêque de Lodève.

Cette rencontre, cette conjonction plutôt, d'un pape qui, par ses liens de famille, se rattachait étroitement à la cité de Saint-Flour, et d'un religieux, son ami, savant professeur, nommé par lui évêque de Lodève, permet d'imaginer qu'il fut souvent entre eux question de Florus et que l'histoire de ce saint n'a pas manqué d'être passée au crible de la critique la plus sévère.

L'œuvre de Bernard Gui fut immense : philosophie, théologie, histoire religieuse surtout, alimentèrent son énorme bagage intellectuel. Mais au premier plan il convient de mettre son célèbre Speculum Sanctorale qui, suivant l'expression de Marcellin Boudet est « la résultante de tant de travaux ».

Cet important ouvrage fut commencé entre 1312 et 1313. Il se compose de quatre parties dont les deux premières furent achevées en 1324 et offertes par lui au pape le 20 juillet de la même année.

Son thème est la reconstitution de la liste des 72 disciples du Christ et son étude a porté plus spécialement sur ceux qui ont évangélisé la Gaule romaine. Il en donne dans son ouvrage une liste de vingt certains et deux douteux. Remarquons que ni saint Mary, ni Florus n'y ont été compris. Mais, plus tard, devenu évêque de Lodève, il admit, on ignore à la suite de quelles circonstances, que Florus devait être ajouté à cette liste. On peut se demander si cette adjonction tardive n'est pas une simple concession de pure forme accordée par l'évêque de Lodève au chauvinisme de ses diocésains !

Un troisième personnage paraît aussi être intervenu en tiers pour s'intéresser à l'histoire de Florus.

Quand en 1317, pour des raisons sur lesquelles nous aurons à revenir plus tard, a été créé l'évêché de Saint-Flour, le choix du premier évêque par le pape s'est porté sur Raymond de Mostuéjouls, son secrétaire et son ami, qui lui aussi devait s'intéresser à Florus. A la cour pontificale d'Avignon la conversation entre ces trois grandes personnalités religieuses fournit certainement à Bernard Gui l'occasion de poursuivre ses recherches et d'affirmer ses conclusions au sujet de Florus, ce missionnaire des temps lointains, qui, le premier sur le rocher d'lndiciac, avait planté la croix du Christ, là où précisément il s'agissait pour eux de la création d'un évêché.

Un quatrième personnage enfin avait quelques raisons aussi d'être mêlé à ce colloque. C'est Béranger de Landore, Général des Dominicains, ordre auquel, ne l'oublions pas, appartenait Bernard Gui. Par bulle du pape Jean XXII il avait été chargé avec Renaud, archevêque de Toulouse, de procéder au partage de l'ancien diocèse de Clermont et de fixer par conséquent l'étendue et la composition du nouveau diocèse en le délimitant de l'ancien.

Or Béranger de Landore, considérait Bernard Gui comme l'un des religieux les plus savants de son ordre, et l'auteur du Speculum Sanctorale lui rendait compte de la marche de ses travaux au fur et à mesure de leur avancement.

Il est impensable que, penché sur ce problème de la création du diocèse qui devait porter le nom du Saint, il n'ait pas tenu la main à ce que l'impossible fût fait pour que Bernard Gui donnât de lui une biographie aussi complète et aussi exacte que possible.

Cette Vita Sancti Flori de Bernard Gui, de même que l'ensemble de son œuvre, a fait l'objet, à diverses époques, de la part de chartistes ou d'historiens, de jugements, portant en particulier sur le degré de créance qu'il convenait d'accorder à ses récits.

C'est ainsi qu'au début du présent siècle Léopold Dessille, éminent chartiste, s'exprime comme suit à son sujet :

« Il a épuisé tous les moyens qu'on avait de son temps pour arriver à la connaissance de la vérité. Il a compulsé une multitude de renseignements précieux dont l'équivalent n'existe nulle part ailleurs. Il eut en un mot avec la sincérité et la bonne foi toutes les qualités critiques exigibles de son temps, mais évidemment il ne pouvait posséder que celles-là. Si bien que la Vie de saint Florus doit être tenue pour la croyance légendaire d'une époque où la critique était encore bien inexpérimentée et bien peu difficile, où l'on était trop porté à considérer les légendes comme des preuves historiques. »

Et Marcellin Boudet d'ajouter :

« Il est regrettable que pour la biographie de Florus il n'ait pas donné ses sources. Mais pour l'envoi en Narbonnaise, la conversion de ce pays, son voyage en Indiciac, le nombre et le nom de ses compagnons, les miracles accomplis dans le trajet et sur le rocher d'lndiciac, la fondation d'une ou deux églises, la longue durée de sa vie dans ce lieu, l'évangélisation des habitants, il faut qu'il ait eu des notions qui nous manquent. »

Au vu de ces judicieuses remarques émanant d'indiscutables savants, il n est pas téméraire, en conclusion, de reconnaître Bernard Gui comme le seul homme de son époque, réunissant les conditions de savoir, de documentation et de connaissances historiques exigées pour reconstituer à des siècles de distance, la Vie des Saints, et qualifié en particulier pour écrire la Vita Sancti Flori.

Soulignons en terminant que, si la dévotion populaire a fait de Florus l'évêque d'lndiciac, aucun des textes publiés entre le XIe et le XIVe siècle ne contient cette grossière erreur.

Moins qu'un autre, Bernard Gui ne pouvait la commettre.

La création du diocèse de Saint-Flour, nous l'avons vu précédemment a eu lieu en 1317, c'est-à-dire de son temps, alors qu'il vivait lui-même sous la dépendance et même dans l'intimité des deux hautes personnalités religieuses qui y avaient directement participé : le pape Jean XXII et le général des Dominicains Béranger de Landore.

6 - LA VITA SANCTI FLORI DE BERNARD GUI : L'ŒUVRE  [^^]

Marcellin Boudet a reproché avec raison aux Bollandistes d'avoir admis « qu'il n'existait aucun document certain plus ancien que le XIVe siècle », c'est-à-dire que le Miroir Sanctoral de Bernard Gui.

Or nous avons vu précédemment à la fois le nombre et l'importance de ces documents dont cet auteur a certainement eu connaissance, ce qui ne diminue en rien son mérite.

Le récit de la Vita sancti Flori qui est inséré dans la quatrième partie de son grand ouvrage n'a rien de comparable aux autres documents dont nous avons fait état. Il est complet, de la naissance de Florus à sa mort. Mais la concision même du texte latin exige un examen très attentif, surtout en ce qui concerne le voyage depuis Lodève jusqu'à l'arrivée en vue des montagnes de 1'« Alvergne ».

On y découvre beaucoup de détails, en apparence insignifiants, mais qui, en révélant des particularités topographiques relevées en cours de route, accroissent dans une notable proportion la véracité des faits qu'il rapporte.

De toutes les « légendes » qui entourent le personnage de Florus elle apparaît comme la plus utile, la plus précieuse, la seule dans laquelle, on peut le dire, la géographie et la topographie éclairent l'histoire. Avec elle on a vraiment l'impression de marcher dans le sens de la vérité historique.

Il ne peut entrer dans le cadre étroit de cette étude, de reprendre mot à mot le texte de Bernard Gui qui, à côté de détails précis, comporte des longueurs, réflexions d'ordre spirituel, qui normalement lui étaient inspirés par sa personnalité d'évêque. Le souci de mettre en lumière la mission apostolique de Florus et de le citer en exemple pour l'édification des fidèles, explique le ton un peu solennel de son récit dont pour s'en faire une idée, il convient de citer au moins le début, en tenant compte qu'il s'agit de la traduction d'un texte latin :

« Le bienheureux Florus, originaire de l'Orient au delà des mers, qui suivit les traces de Notre Seigneur Jésus-Christ, fut son disciple en tous lieux, qui, purifié par les eaux du baptême, instruit des doctrines du salut, mérite d'être honoré comme son fils spirituel.

« Avec ses dignes autres compagnons il est venu de Rome, cœur de l'Église catholique, pour servir de trait d'union entre lui et eux, aussi pour leur enseigner les règles apostoliques et les y associer, car il portait en lui une telle clarté que son zèle d'apôtre rayonnait autour de lui en bienfaits et provoquait dans les cœurs une floraison de mérites. »

Passant sur ce préambule, prenons le récit de Bernard Gui au moment où commence la mission apostolique de Florus en pays d'Auvergne, en soulignant que c'est dans ce qui précède que les historiens ont relevé la plupart des faits qu'ils considèrent comme non valables.

Appelé par Dieu pour « ramener dans les chemins de la vérité les habitants d'une partie déterminée de la Narbonnaise, il arrive à Lodève. »

Là (et nous reprenons à larges traits le récit) « pastor ecclesiae et episcopus animarum electus est »; il est ainsi à la tête comme surveillant (episcopus) et en même temps conducteur (pastor) d'un petit groupe de chrétiens; il se donna tout entier à sa divine mission qui était de renverser les idoles et de conquérir les âmes.

Quand son œuvre de défrichement fut menée à bien il reçut du Ciel un ordre devant lequel il s'inclina aussitôt : « Pars, disait cette voix, avec neuf disciples, vade in locum Planeticum, ad montem Indicium, va en Planèze, vers le mont Indiciac et, arrivé là, tu te conformeras à mes ordres. »

Obéissant comme autrefois Abraham à l'ordre divin, Florus se mit en marche, escorté de deux auxiliaires dont le texte donne les noms, le prêtre Gemardus et le diacre Justes, suivis eux-mêmes de sept disciples. « Tous, souligne l'auteur, chantaient la gloire de Dieu en même temps qu'ils le servaient en tous lieux. »

En tous lieux, c'est-à-dire tout au long de ce voyage, effectué en plein été à travers les Cévennes et surtout les Causses. Ne peut-on pas voir une trace de leur passage dans Florac (lieu de Florus) ? Comme aussi dans Pompidou, canton de Barre, arrondissement de Florac, commune qui sous l'ancien régime portait le nom de Saint-Flour de Pompidou et se trouve aussi sur la route de Lodève ? Plus loin dans la direction du Nord et dans le canton de Langeac la petite commune de Saint-Flour de Marcoire ne marquerait-elle pas, elle aussi, une étape de nos missionnaires ?

Poursuivant leur route, certainement en empruntant les anciens chemins gaulois qui, nous le savons, couraient de crête en crête à travers les monts du Gévaudan et de la Margeride, la petite troupe est enfin arrivée en vue des montagnes de l'« Alvergne ».

A partir de là, il convient de serrer de plus près le texte:

« Tous ensemble le pontife et ses compagnons parvinrent bientôt à une colline appelée Bolisma, in Bolismam collem ».

Remarquons qu'il n'est plus question de plateaux ou de plaines, mais d'une colline, une élévation, un sommet très certainement qui domine le col, un point élevé lui aussi d'où les Monts d'Auvergne se découvrent à l'horizon.

Et en effet, s'ils ont suivi l'ancienne voie gauloise qui à la fin de l'occupation romaine, reliait la capitale des Arvernes, Arvernum, à Javols, capitale des Gabales, tribu qui leur était soumise, nos missionnaires se sont trouvés au pied même du point culminant de la Margeride actuellement porté sur les cartes « Signal de la Margeride », sensiblement à l'endroit où est édifiée la ferme du « Gay ».

Les Historiens se sont heurtés à une difficulté : « In Bolismam collem pervenerunt », endroit qui portait un nom que connaissaient les habitants d'alentour : Bolisma, car ces voyageurs étrangers n'ont pas inventé ce nom.

Ce lieu a-t-il été identifié ?

On doit reconnaître qu'aucun de ceux (et ils ne sont pas nombreux) qui, prenant en main le texte de Bernard Gui, ont abordé ce problème, ne lui a donné une solution satisfaisante.

C'est d'abord Dom Branche; il est prieur du monastère de Pébrac, sur l'autre versant de la Margeride, à quelques lieues à peine de distance. Et pourtant voici comment il s'exprime : « Bolisma, village voisin de Saint-Flour qui est sur la même advenue ». Ce qui ne nous renseigne pas beaucoup.

Quant au Père Dominique de Jésus, il ne nous apporte pas davantage de clartés dans cette recherche quand il écrit : « Retournons à notre bienheureuse troupe qui commence à s'approcher de l'Auvergne et est arrivée déjà en un lieu que tous nos vieux mémoires appellent Bolisma, et peut-être que c'est le même que maintenant on appelle Blismar, bourgade assez considérable, non loin de Saint-Flour et sur le même chemin. »

Or on doit considérer comme acquis que dans un rayon de 20 à 30 kilomètres autour de Saint-Flour aucune bourgade connue n'a porté ce nom. S'il existait là une ou plusieurs habitations, elles ont complètement disparu et le souvenir même s'en est effacé.

Quant à Marcellin Boudet dont l'avis fait en général autorité il n'est pas loin d'adopter le point de vue du Père Dominique de Jésus.

« En proposant Bloimar, village voisin de Saint-Flour, il se trompe quant à la proximité, car il n'y a pas de lieu connu de ce nom près de Saint-Flour, ni dans le Cantal. Il a voulu indiquer Bleymard, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Mende (Lozère), au delà de cette ville par rapport à Saint-Flour, dont 120 kilomètres au moins la séparent mais qui se trouve en effet dans la direction de Lodève. »

Nous verrons dans la suite de ce chapitre ce qu'il faut penser de l'affirmation téméraire des vieux auteurs et de l'interprétations pour une fois assez hésitante, de notre grand historien régional.

Mais revenons à notre texte au moment où la petite troupe fait halte dans ce lieu situé au pied d'une hauteur dont le nom donné est Bolisma :

N'ont-ils pas alors sous les yeux l'incomparable parte rama qui s'offre aux regards à proximité du domaine du Gay ?

Au sud, s'enfoncent vers le midi les monts de la Lozère, prolongeant la Margeride; à l'est se dressent les monts du Velay; au nord au loin se profile la chaîne des Dômes plus à gauche les monts Dore; à l'ouest, au premier plan, le Cézallier; en arrière enfin et plus à l'ouest la chaîne du Cantal.

« Arrivés en ce lieu, ils étaient tous torturés d'une soif intolérable (quo in loco siti incomparabili sitierunt). Florus, intervenant, frappa le sol de son bâton de route et aussitôt de la terre desséchée jaillit une source abondante. Ils burent et reprirent des fonces. Et la source continua de couler le même jour et par la suite avec un débit capable de désaltérer une multitude. Puis ils prirent un repos bien gagné. »

Cette source posa pour les anciens auteurs et même aussi pour M. Boudet une question demeurée sons réponse. ils la situent quelque part dans les Causses « arides et desséchés. »

Si l'on admet que les compagnons de Florus ont fait halte au pied du signal de la Margeride, la source, bien connue des chasseurs et des chercheurs de champignons existe réellement à quelques mètres de la ferme du Gay. Elle présente un débit considérable d'une eau limpide qui pourrait alimenter une ville d'une dizaine de milliers d'habitants. Et il y a plus de quarante ans la question s'était posée pour la ville de Saint-Flour de l'acquérir, mais cette adduction a été rendue impossible par le fait qu'elle jaillit sur la ligne même de partage des eaux, mais en direction du bassin de l'Allier.

Cette eau bienfaisante ranima la petite troupe épuisée, et tous prirent un repos dont ils avaient grand besoin après tant de fatigues et tant de souffrances dues en particulier à la chaleur.

Florus, seul, concentré sur sa mission, s'imposa de repartir. Il trouva une mule, preuve que ce lieu habité se situait à proximité de la route gauloise de Javols à Gergovie, et, grâce à ce primitif moyen de locomotion, reprit la route en direction de l'Ouest pour aller reconnaître les lieux où l'appelait sa divine mission. Il semble bien qu'il était seul ou simplement accompagné par le propriétaire de l'animal.

Il contourna plusieurs montagnes en direction de cette Planèze qui ne tarda pas à apparaître comme une merveilleuse toile de fond se déroulant sous ses yeux. La descente amorcée, il faut, en effet, contourner des montagnes, franchir des ravins avant de se trouver en face de cet immense plateau d'une altitude à peu près égale de 1200 mètres, qui se déploie comme un large tapis au pied de la haute montagne, le massif cantalien du Plomb, avec, en avant-plan, comme une forteresse naturelle, un menaçant éperon rocheux.

« Donec veniret ». Florus arrive enfin. Il a en face de lui ce mont Indiciac dont la première partie est facilement accessible Mais avant d'atteindre le sommet il se heurte à un obstacle en apparence infranchissable : une muraille taillée à pic dont le pied repose sur un amas d'éboulis et de broussailles. Cependant le sommet l'attire et après de multiples efforts, il découvre un chemin étroit, « angustum iter », qui le conduit à une brèche dans cette muraille « rupem excidentem », une coupure : « rupem divisam », dit la légende de Moissac (et ce sera l'origine de cette belle légende de la main de saint Flour), une voie difficile enfin par laquelle il parvint à se hisser jusqu'au sommet, où son premier geste fut « de rendre grâce à Dieu ».

Après un court repos (more peracta), il remonta sur sa mule et, reprenant la route en sens inverse, revint à Bolisma retrouver ses compagnons, ceux dont il avait assumé la garde et la direction.

Ainsi en face des faits si exactement rapportés nous touchons du doigt l'impossibilité qu'il y a à situer Bolisma au Bleymard...

Car on ne peut raisonnablement admettre que Florus, déjà fatigué par son long voyage et bien que monté sur une mule, ait effectué pour aller de Bolisma à Indiciac un trajet de 120 kilomètres, puis après une courte halte, ait repris sa route, revenant sur ses pas pour rejoindre ses compagnons, s'imposant ainsi pour la seconde fois, et bientôt la troisième, un déplacement de cette importance.

La raison commande d'admettre au contraire que de Bolisma à Indiciac le trajet était trop long pour que, étant donné sa lassitude, Florus ait pu l'effectuer à pied, mais assez court cependant (il représente en ligne droite moins de vingt kilomètres) pour qu'il puisse en peu de temps se rendre d'un point à l'autre, puis revenir vers la Margeride retrouver « sa bienheureuse troupe ».

Arrivé enfin près d'eux il leur dit sa hâte de repartir. « Levez-vous, frères, reprenons la route et dirigeons-nous vers ce lieu que, obéissant à l'ordre de Dieu, la grâce m'a été faite de reconnaître ».

Ils se remettent donc en route et le père Dominique de Jésus empruntant à Bernard Gui cette évocation biblique nous les décrit : « guidés tels les Hébreux, le jour par une barre de nuages, la nuit par une colonne de feu qui leur allait devant pour leur montrer le chemin. »

Quand ils firent halte sur le plateau qui couronne le mont Indiciac leur premier soin fut d'édifier non pas un abri pour eux, mais un local de prières, une construction religieuse (habitaculum solemne) qui fut aussi la première chapelle édifiée sur notre sol.

Et M. Baudet se référant toujours au texte n'a pas manqué d'ajouter ce commentaire du père Dominique de Jésus: « L'intervention divine se produit là une fois de plus par la marque sur le sol d'une ligne quadrangulaire qui figerait les fondations à élever. Une autre tradition attribue la désignation de l'emplacement à une chute de neige qui fondit partout, excepté sur les seuls points où elle dessina un quadrilatère. »

Florus vécut longtemps et vit prospérer la communauté chrétienne que son zèle pastoral avait groupée autour de lui. Que sont devenus ses disciples ? Il est à présumer que conformément à leur vocation missionnaire, ils sont partis vers de nouvelles conquêtes. Sur ce point le texte donne une indication assez vague : « Il prit à leur égard toutes dispositions utiles pour assurer la pérennité de leur œuvre, in radice altissimi montis, au pied de la plus haute montagne ».

Le pied de la plus haute montagne (son nom sera plus tard le Plon) peut signifier que leur apostolat s'étendit à toute la Planèze, peut-être aussi à la vallée de Brezons qui y conduit directement, enfin et surtout à la petite cité d'une certaine importance existant bien avant l'occupation romaine : Avoïole, devenue Avalogile, et qui sera sous les Carolingiens la capitale de la viguerie de Planèze, l'actuel Valuéjols.

La Vita sancti Flori se termine par quelques réflexions de l'auteur sur le comportement de ce saint homme aux approches de la mort, qui survint à une date non précisée, au milieu de ses disciples et de tous les chrétiens en pleurs.

D'après le Père Dominique de Jésus l'année même n'en peut être fixée, comme il le dit dans ce savoureux fronçais du début du XVI le siècle qui, quelques années plus tard, surgira alerte, épuré, clarifié sous la plume de nos grands classiques :

« Nous ne trouvons point l'année à laquelle décéda saint Flour et ce serait travailler en vain de s'en mettre en peine puisque tous nos auteurs n'en parlent point. Il est bien certain que le jour qu'il mourut fut le premier novembre, mais à cause de la fête de la Toussaint qui est le premier et des morts qui est le second et de saint Austremoine qui est le premier évêque de Clermont, on célèbre la fête de saint Flour le 4 novembre comme il est notoire et un ancien titre de son office l'enseigne. »

Après la mort de sanctus Florus ses disciples tinrent à lui rendre, si grande était déjà sa réputation de Saint, des honneurs exceptionnels. De leurs mains ils édifièrent une église destinée à abriter son tombeau, « construxerunt ibi ecclesiam in honore beati Petri apostoli », sous le vocable de saint Pierre apôtre qui en demeura le patron jusqu'au XIe siècle. Et cette précieuse autant qu'admirable reconstitution par Bernard Gui de la Vie de saint Florus se termine sur ces deux dernières lignes : « Digne implorantibus ejus suffragium a diversis incommoditatibus praestantur remedia sanitatum. » Cette petite église sera en effet pendant quatre siècles un lieu de prières vers lequel les malades convergeront en foule pour implorer le secours de saint Florus et, par son intermédiaire, obtenir la grâce de recouvrer la santé.

« Cette affluence des gens autour de son tombeau, dira postérieurement le Légendaire de Moissac, fit naître la ville de Saint-Flour. »


Notes

1. René Rigodon, Histoire de l'Auvergne. [^^]

2. L'Auvergne depuis l'ère gallique jusqu'au XVIIIe siècle. [^^]

3. René Rigodon, Histoire de l'Auvergne. [^^]

4. Abbé Y. Merle, Saint Mary, apôtre de l'Auvergne. Préface de Jean Rieuf. - Éditions Gerbert, Aurillac. [^^]

5. Chronologia praesulum Lodovensium, authore Johanne Plantavita de la Pause et Domino Lodovensi Montis - Brunis comite ararnantis sumptibus authoris - 1634 p. 6 à 9 (Bibliothèque Nationale LK3 843 [^^]

6. La célèbre abbaye de Moissac avait été à l'origine de la fondation du prieuré de Bredons près Murat. [^^]

7. Guillaume de Catel - Mémoires de l'Histoire du Languedoc, 1633. [^^]

8. Baillet, Vie des Saints de France, 1759. [^^]

9. Histoire du Languedoc, Il, p. 50, Note XXV. Éditions Privat. [^^]

10. Chanoine Chaludet, Les évêques de Saint-Flour (t. I p. 65). [^^]

 

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